Longtemps reléguées au second plan, les perturbations de la représentation du corps occupent pourtant une place majeure dans de nombreuses pathologies, comme l’anorexie mentale, l’autisme, la douleur chronique, l’obésité, … où ces distorsions de la représentation du corps affectent le vécu des patients.
Un trouble invisible, aux conséquences bien réelles
Pourtant, ces troubles restent encore largement sous-évalués et, mal compris, notamment sur le rôle qu’ils jouent dans ces pathologies : sont-ils à l’origine des symptômes, ou en sont-ils une conséquence ?
Afin d’en savoir plus et d’être en mesure d’apporter une meilleure prise en charge, l’évaluation des troubles du schéma corporel est une étape nécessaire.
Vers une mesure plus accessible et fiable du schéma corporel

À ce jour, en recherche clinique, le schéma corporel a généralement été évalué à l’aide de la tâche de passage (ou tâche d’ouverture). Cette tâche consiste à examiner la rotation des épaules de l’individu pendant qu’il traverse des ouvertures de largeurs variables au cours de plusieurs essais. Cette mesure est considérée comme un indicateur fiable de la perception de la taille corporelle en action, car elle reflète les écarts entre la taille corporelle perçue et la taille corporelle réelle, permettant ainsi de caractériser l’intégrité du schéma corporel (surestimation et sous-estimation de la taille corporelle) [1].
Dans cet objectif de mesure, une avancée majeure a été faite récemment grâce au développement de deux outils innovants : SKIN et MOVE.
Ceux-ci sont issus du projet de recherche RECORD réunissant l’université Savoie Mont blanc (USMB) avec Luc Marechal, Christian Elmo Kulanesan, et Blaise Girard du laboratoire SYstèmes et Matériaux pour la MEcatronique (SYMME) et Morgane Metral, Louise Dupraz et Jessica Bourgin du laboratoire InterUniversitaire de Psychologie. Personnalité, Cognition, Changement Social (LIP/PC2S), et en collaboration avec le laboratoire de Psychologie et NeuroCognition (LPNC) de l’Université Grenoble Alpes (UGA).

Conçus entre 2020 et 2022, ces prototypes proposent une méthode ergonomique, transportable et simple d’utilisation, afin d’envisager une évaluation du schéma corporel directement auprès des patients, dans des conditions réalistes.
Mais avant toute utilisation clinique à grande échelle, une étape essentielle reste à franchir : leur validation psychométrique. En d’autres termes, il s’agit de prouver que ces outils sont fiables, précis et reproductibles. C’est précisément l’objectif du projet RECORD (Reconfigurer l’Évaluation du CORps en Déplacement).
RECORD : un projet structurant pour la recherche et la pratique clinique
Pour garantir la fiabilité des nouveaux outils SKIN et MOVE, le projet RECORD s’est appuyé sur une démarche scientifique structurée : poser des bases solides, concevoir un protocole, puis tester concrètement les dispositifs.
Une phase exploratoire a permis de faire un état des lieux approfondi de l’état des connaissances actuelles et d’identifier l’ensemble des outils d’évaluation du schéma corporel déjà existants.
Sur cette base, ils ont ensuite développé un protocole expérimental inédit, reposant sur la reproduction d’une tâche classique d’évaluation du schéma corporel, enrichie par une capture du mouvement en 3D conçue en collaboration avec le LPNC de l’Université Grenoble Alpes. Ce dispositif, comparable aux systèmes commerciaux, a permis d’établir un standard de référence.
Enfin, ce protocole a été mis à l’épreuve auprès de volontaires sains, avec des mesures répétées dans le temps pour évaluer leur stabilité. En comparant ces résultats à ceux obtenus avec SKIN et MOVE, le projet vise à démontrer, de manière objective et quantifiée, la robustesse et la reproductibilité de ces nouveaux outils — une étape indispensable avant leur intégration dans la pratique clinique.
Et demain ? Vers des outils cliniques et thérapeutiques
Après 18 mois de travaux, une nouvelle étape s’ouvre. Les tests réalisés auprès de participants sains doivent désormais être reproduits chez des patients présentant des troubles de la représentation du corps, notamment des personnes souffrant d’anorexie mentale.
À terme, l’ambition est double. D’une part, valider des outils simples, fiables et utilisables en pratique clinique par les psychologues et psychomotriciens. D’autre part, ouvrir la voie à de nouvelles approches thérapeutiques.
Car au-delà du diagnostic, l’enjeu est aussi celui de la rééducation. Une seconde phase du projet pourrait ainsi permettre de développer un outil dédié à la restauration du schéma corporel.
Les retombées potentielles sont considérables. Troubles alimentaires, lésions cérébrales, suites de chirurgie bariatrique : autant de situations dans lesquelles une meilleure compréhension du schéma corporel pourrait transformer la prise en charge.
Remerciements
Les porteurs du projet RECORD remercient chaleureusement Louise Dupraz, psychologue spécialisée en neuropsychologie et docteure en psychologie cognitive, auteure d’une thèse sur la représentation du corps en réalité virtuelle, qui a été la pierre angulaire du projet RECORD, de la création du protocole jusqu’à la collecte de ces mesures.
* Un projet de recherche qui a bénéficié du soutien du projet SHINE, ExcellenceS ANR-22-EXES-0017
[1] Marechal, Luc & Elmo, Christian & Dupraz, Louise & Metral, Morgane & Bourgin, Jessica & Girard, Blaise. (2026). RECORD: A Simple, Low-cost, Open-source IMU-based Tool for the Diagnosis of Body Schema Distortions. IEEE Journal of Translational Engineering in Health and Medicine. PP. 1-1. 10.1109/JTEHM.2026.3655633.