Écouter ce que les plantes se disent (en silence)
Geneviève Chiapusio explore un langage que personne n’apprend à l’école : celui des plantes. Pas des mots, ni des sons, mais des molécules. Son domaine, c’est l’écologie végétale, avec un mot-clé qui intrigue : l’allélopathie. L’idée est vertigineuse : les végétaux libèrent des composés capables d’influencer leurs voisins – micro-organismes ou autres plantes – de s’allier, de se défendre, ou parfois de prendre l’avantage. Une conversation silencieuse, mais décisive.
Depuis près de vingt ans, elle suit ces échanges de A à Z : repérer une molécule, comprendre comment elle est produite, comment elle circule, et ce qu’elle déclenche chez l’autre organisme. C’est un travail long, délicat, souvent invisible à l’œil nu, et c’est précisément ce qui la passionne. Car, lorsqu’une plante est soumise par exemple à une hausse de température ou à des polluants, elle doit se défendre et change alors sa manière de communiquer : moins d’interactions, davantage de signaux de défense pour survivre. Pour Geneviève Chiapusio, c’est du vivant en action.
Quand elle s’est lancée, la thématique était novatrice en France. On lui a même glissé qu’il fallait qu’elle se mette à faire de la “vraie science”. Elle en rit aujourd’hui, mais le message était clair : ces histoires de plantes qui communiquent semblaient trop nouvelles. Elle a alors construit des collaborations internationales, notamment au sein de la Société scientifique internationale d’allélopathie. Les preuves se sont accumulées. Aujourd’hui, on vient la chercher pour ce savoir.
Son parcours n’a rien d’une ligne droite. Après le bac, elle hésite entre langues et sciences, commence par la chimie, puis bifurque vers l’écologie. Elle passe par la gestion d’écosystèmes et les politiques environnementales. Ce qui ressemblait à des détours est devenu un socle : les langues pour l’international, la gestion pour relier recherche fondamentale et applications concrètes, l’écologie pour garder le terrain comme boussole.
Ses travaux ouvrent des perspectives très concrètes : développement de pratiques agroécologiques, utilisation de plantes dépolluantes, meilleure compréhension des espèces invasives, et même pistes de biopesticides inspirés de molécules naturelles. En toile de fond, il y a toujours la biodiversité : un immense réservoir d’espèces et de chimies dont on ne mesure pas encore toute la valeur pour demain.
Professeure des universités, Geneviève Chiapusio accorde une grande importance à la transmission. Enseigner et chercher, c’est jongler en permanence : un cours qui laisse un goût d’inachevé, un étudiant qui questionne et oblige à mieux intégrer et structurer les connaissances scientifiques, une expérience qui résiste, puis un résultat qui relance la réflexion. Sur la place des femmes dans le monde académique, elle reste lucide : hiérarchies persistantes, zones grises, charge du quotidien. Les choses évoluent, mais trop lentement encore.
Elle aime aussi vulgariser : traduire une découverte en mots simples, rédiger des fiches techniques, sortir la science du laboratoire. Pour elle, le savoir n’a de sens que s’il circule.
Son message aux jeunes tient en deux verbes : oser et rester curieux. Oser se lancer, se faire confiance, ne pas se censurer. Et garder l’envie de comprendre, parce qu’en recherche, plus on avance, plus on mesure tout ce qu’on ignore. Sans tricher.
Geneviève Chiapusio développe une recherche qui rend visible l’invisible, attentive aux signaux discrets du vivant et à leurs conséquences à grande échelle. En éclairant les interactions chimiques entre les plantes, elle ouvre des pistes concrètes pour repenser nos pratiques agricoles et notre rapport à la biodiversité.
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- Geneviève Chiapusio est professeure des universités au Centre Alpin de Recherche sur les Réseaux Trophiques et Ecosystèmes Limniques (CARRTEL)