Lire la montagne à hauteur de chamois
Noa Rigoudy travaille là où l’on observe sans faire de bruit. Là où l’on mesure ce que nos vies humaines déplacent chez les autres espèces, celles qui partagent nos forêts, nos crêtes, nos chemins.
Chercheuse en écologie animale, à la frontière de l’écologie du comportement et de la conservation, elle pose une question simple et complexe : qu’est-ce que nos activités font aux vivants autour de nous ? Pas seulement “est-ce que ça dérange”, mais comment cela change les gestes du quotidien… et, parfois, la survie.
Son terrain du moment : les chamois. Un animal qu’on imagine taillé pour la montagne, solide, tranquille. Noa Rigoudy, elle, regarde les détails qui comptent : vivre près d’un sentier très fréquenté, disposer d’une bonne végétation, traverser un hiver doux ou rude. Elle relie ces indices à la dynamique de population : est-ce que la population est stable, augmente, décline ? Et surtout : quels facteurs font varier la survie, dans le temps et dans l’espace ?
Dans ses modèles, l’impact humain n’a pas qu’un visage. Il y a les grands moteurs (changement climatique), les transformations lentes des habitats (qualité et composition des communautés végétales), les loisirs qui paraissent “soft” mais pèsent sur la durée (trail, ski, randonnée). Son job, c’est de quantifier, démêler, comparer. Pour qu’on arrête de prendre des décisions à l’aveugle.
Ce travail, elle le fait au cœur d’une coopération : Office Français de la Biodiversité, CNRS, Office National des Forêts, Parc Naturel Régional du Massif des Bauges, université Savoie Mont Blanc… Beaucoup de monde, beaucoup de contraintes, et une idée claire : la science doit revenir vers le terrain. Noa Rigoudy avance, analyse, puis propose : “Est-ce que ça vous aide ? Qu’est-ce qu’on ajoute dans les modèles ?” La recherche comme outil commun, pas comme tour d’ivoire.
Au quotidien, ce qui la tient, c’est apprendre, et apprendre ensemble. Les discussions, l’entraide, la liberté de confronter des idées, de les améliorer, de recommencer. Mais elle garde un regard lucide : la recherche manque encore de diversité, et certaines voix restent invisibilisées. Ça nourrit chez elle une envie forte : faire entrer davantage de justice environnementale dans nos questions, ouvrir l’écologie à d’autres récits, y compris ceux des quartiers populaires.
Être une femme, jeune, sur le terrain ? Elle le dit sans détour : on te prend parfois moins au sérieux, on attend de toi que tu “prouves” plus. Et puis, il y a les biais dans la science elle-même : longtemps, on a raconté le vivant avec nos stéréotypes patriarcaux, en regardant surtout les mâles, en les prenant comme référence et en oubliant d’étudier certains comportements chez les femelles. Noa Rigoudy fait partie de celles qui veulent déplacer le regard.
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- Noa Rigoudy, postdoctorante au Laboratoire d’Ecologie Alpine (LECA)